
A Sullana – Sant’Appianu, Vico (Corse-du-Sud)
La fouille préventive conduite du 22 août au 28 octobre 2016 sur le site d’A Sullana – Sant-Appianu à Vico a apporté de nombreuses données nouvelles sur cet important établissement littoral tardo-antique qui reçoit un siège épiscopal au plus tard au VIe siècle. Elle a en effet permis d’enrichir considérablement les connaissances sur ce site, en mettant au jour sur près de 2000 m² un ensemble de bâtiments occupés durant les IVe et Ve siècles, situé en marge du complexe religieux paléochrétien, et une partie de la nécropole associée à cette occupation. En outre, les très abondants mobiliers et les riches données archéobotaniques issus de cette opération procurent de nombreux éléments de réflexion sur la nature et le statut de cet établissement. Enfin, la question de sa genèse durant le Haut-Empire a également pu être abordée.
Les premières traces d’occupation sur l’emprise de fouille sont datées des IIe et IIIe siècle ap. J.-C. et présentent un caractère principalement artisanal. En effet, au sud du site, des témoignages d’activités métallurgiques (forge et probable atelier de bronziers) et d’une possible production de céramique sigillée (nombreux tessons surcuits et déformés, briques vitrifiées) ont été récoltés. De plus, au nord du site, une carrière semble exploitée durant la même période. Au cours de la seconde moitié du IIIe siècle, celle-ci accueille un vaste dépotoir domestique qui a livré une abondante documentation matérielle. Sa présence signale vraisemblablement l’existence à proximité d’un habitat déjà important.
Ensuite, après la mise en place d’un épais remblai de nivellement, des bâtiments sont édifiés sur l’ensemble de la zone, sans doute vers la fin du IIIe ou le début du IVe siècle. Construits à l’aide de blocs de granite local liés à l’argile, ils sont équipés de sols en terre et de toitures constituées de tegulae et d’imbrex. La plupart de ces espaces correspondent vraisemblablement à des pièces d’habitat, généralement de plan quadrangulaire et de surface modeste (le plus souvent une dizaine de m²). Au nord de la zone, deux pièces se distinguent par leurs dimensions plus importantes (environ 30 m² chacune) et leurs aménagements internes. La première comporte deux bassins en béton de tuileau et la seconde 13 fosses circulaires disposées de manière régulière. On peut interpréter cet ensemble comme une installation viticole, comprenant un fouloir/pressoir et une cuve de décantation associés à un chai à dolia, ce que confirment les données archéobotaniques. Enfin, en limite orientale de l’emprise, c’est-à-dire à proximités immédiate de la lagune, un espace dont le sol était jonché d’amphores brisées correspond très probablement à un entrepôt. Ces différents bâtiments sont desservis par des espaces de circulation extérieurs, dont certains sont équipés de canalisations en tuiles collectant les eaux de ruissellement.
À la même époque, une nécropole se développe à quelques dizaines de mètres à l’ouest de ces bâtiments. L’étude a porté sur 38 sépultures appartenant à cette vaste aire funéraire occupant au moins 5000 m², située en grande partie hors de l’emprise de la présente opération. Celles-ci correspondent à des inhumations en amphores et sous tuiles en bâtière, réparties en deux groupes bien distincts topographiquement ainsi que par l’orientation des tombes. L’état de conservation des restes humains est très médiocre et les mobiliers d’accompagnement étaient presque totalement absents. Cette nécropole pourrait avoir été utilisée dès le IIIe siècle, mais la phase d’activité principale concerne les IVe et Ve siècles.
Vers le milieu du Ve siècle, une destruction violente affecte l’ensemble de la zone bâtie. Elle se manifeste dans la plupart des espaces par un niveau d’incendie surmonté de toitures effondrées. Par la suite, cette partie du site n’est pas réoccupée, la population se regroupant sans doute alors au plus près de la cathédrale.
Cette opération a ainsi permis d’appréhender de manière extensive une petite agglomération littorale de la fin de l’Antiquité, un type de site encore très peu documenté en Méditerranée occidentale, et d’étudier sa genèse. Son émergence intervient assez tardivement, durant le Haut-Empire, peut-être sous la forme d’un centre domanial. Celui-ci connait durant le IVe siècle une importante extension qui lui confère alors la forme d’un habitat groupé. Les données matérielles et archéobotaniques collectées ont permis d’identifier les diverses activités économiques pratiquées. Elles soulignent la vocation commerciale prépondérante de l’établissement, l’exploitation des ressources locales restant secondaire. Celui-ci joue donc certainement un rôle central dans la mise en valeur de cette micro-région en lui assurant une ouverture maritime permettant l’exportation des productions locales et l’importation des denrées faisant défaut. C’est sans doute ce caractère stratégique d’un point de vue économique qui explique l’installation au VIe siècle d’un siège d’évêché sur ce site.
À proximité du four de tuilier, une zone d’extraction paraît, d’après les observations stratigraphiques, légèrement plus ancienne, voire contemporaine de ce dernier. Les artisans qui ont bâti le four ont notamment utilisé les matériaux lithiques existant sur place.
Au sein des secteurs de carrière étudiés, le micaschiste a probablement été prélevé à l’aide d’outils métalliques à percussion lancée et d’instruments pouvant être utilisés comme levier pour dessoucher les modules extraits. La dimension de ces derniers est contrainte par la schistosité et les fracturations, les failles, impactant le substrat. Ils ressemblent certainement à ceux mis en œuvre pour la construction du four, atteignant quelques dizaines à plusieurs dizaines de centimètres de longueur et largeur et une épaisseur de quelques centimètres à une dizaine de centimètres.
La fouille préventive a donc permis d’étudier des activités de production de matériaux au sein de l’emprise définie par le cahier des charges. Un atelier de tuilier a principalement produit des matériaux en terre cuite architecturale et de la chaux entre la fin de la période moderne et le début de la période contemporaine. Le micaschiste qui compose le sous-sol du site est semble-t-il extrait depuis le Moyen Âge jusqu’à l’utilisation du four de tuilier. Les extracteurs ont peut-être profité du contexte topographique et géomorphologique du site. Le site présente notamment un faible recouvrement superficiel ne nécessitant pas un important décapage du substrat.
Depuis le Moyen Âge, le micaschiste a aussi pu être extrait pour les besoins en matériaux liés à la construction des édifices se trouvant à proximité du site, métairies, borderies ou fortifiés inventoriés dans la carte archéologique. Mais ceci reste toutefois à vérifier notamment par des études spécifiques sur le bâti subsistant. Une autre activité de chaufournerie est aussi avérée à la même époque à proximité du site fouillé. Il apparaît donc que ce dernier est localisé dans un secteur où se concentrent des activités de production de matériaux.
Opération archéologique
• Type d'opération : fouille préventive
• Dates : du 22 août au 28 octobre 2016
• Surface : 2 500 m²
• Type d'aménagement : Construction d'un bâtiment administratif
• Suivi scientifique : Laurent CASANOVA (DRAC - SRA Corse)
Nature des vestiges
• Périodes : Antiquité
• Sujets et thèmes : bâtiment commercial, nécropole, agglomération littorale, voirie, carrière
Intervenants
• Responsable d'opération : Guillaume DUPEYRRON
• Équipe de fouille : Adrien ARLES, Nadia AMEZIANE-FEDERZONI, Fabrice BIGOT, Anne-Gaëlle CORBARAT, Sébastien DESGUEZ, Salim EL HATTAB, Florian LELEU, Annette PALMADE, Émilie TOMAS
• Équipe de post-fouille : Jean-Claude ALOISI, Adrien ARLES, Gérald BONNAMOUR, Alain CASENOVE, Anne-Gaëlle CORBARAT, Aline DONIGA, Émilie DUBREUCQ, Danièle FOY, Jordan LATOURNERIE, Jérôme ROS, Christophe VASCHALDE
• Collaborations : Daniel ISTRIA, Beta Analytics
• Aménageur : Mairie de Vico

Publications
DUPERRON G. (dir.), CORBARA A.-G., ISTRIA D., avec la collab. de ALOISI J.-C., BONNAMOUR G., CASENOVE A., DONIGA A., DUBREUCQ E., LATOURNERIE J., LELEU F., ROS J., VASCHALDE C. (2019), Agglomération littorale et nécropole tardo-antiques, A Sullana – Sant-Appianu, Vico (Corse-du-Sud), Rapport final d’opération d’archéologie préventive, Arkemine SARL, Service Régional de l’Archéologie de la région Corse, 2 volumes.
DUPERRON G. (2018), Une production de sigillées sur le site de Sant’Appianu de Sagone (Vico, Corse) ?, Congrès International de la SFECAG, Reims, 10-13 mai 2018, pp. 287-295.
CORBARA A.-G. et DUPERRON G. (2021), Pratiques et espaces funéraires en Corse durant l’Antiquité tardive : l’exemple des nécropoles de l’établissement littoral de Sant’Appianu de Sagone (Vico, Corse), Conférence internationale « Mort et les sociétés de l’Antiquité tardive. De nouvelles méthodes, de nouvelles questions », 3-5 novembre 2021, Maison méditerranéenne des Sciences de l’Homme, Aix-en-Provence.
DUPERRON G. et ISTRIA D. (2022), « L’agglomération tardo-antique de Sagone (IVe - première moitié du Ve siècle) », Mélanges de l’École française de Rome – Moyen Âge, 134-2, pp. 317-331.




